De gauche à droite, V. Zelensky, D. Trump et JD Vance à la Maison blanche / capture d’écran Le Parisienvia Youtube
Vendredi 28 février, une rencontre sanglante a eu lieu à la Maison blanche entre Donald Trump et Volodymyr Zelensky. Le président ukrainien a été accablé de reproches par le président américain et son vice président JD Vance à propos de sa prétendue « ingratitude » vis à vis des Etats-Unis et de son absence de bonne volonté de mettre fin à la guerre qui l’oppose à la Russie de Vladimir Poutine.
Hier soir lundi 3 mars, Donald Trump a annoncé brutalement le gel de toute aide militaire, armes et munitions à Kiev, aide qui lui est absolument indispensable. Dans un même temps, Washington travaille activement à la levée de ses sanctions économiques contre la Russie et au rétablissement des échanges diplomatiques avec Moscou.
La situation met gravement en péril l’existence même de l’Ukraine qui, militairement, était déjà en difficulté. Or Zelensky, il y a peu de temps, reconnaissait que seuls 40% des armes et équipements utilisés sur le front était produits par l’Ukraine et que 30% lui étaient fournis par les Etats-Unis.
Sans aucun doute, Poutine devait croiser les doigts pour qu’un tel événement se produise. Sans qu’il n’ait eu rien à faire, Trump a repris ses arguments, faisant de Zelensky un « dictateur » et un « belliciste ». L’agressé est devenu l’agresseur.
Ce renversement des alliances bouleverse l’Europe qui reste une alliée de l’Ukraine et qui, pour la première fois, s’aperçoit qu’elle ne pourra plus compter sur l’aide des Etats-Unis pour assurer sa sécurité. La principale question qui se pose est : a t-elle les moyens de l’assurer seule ? Aujourd’hui non, alors à quelle échéance ?
Donald Trump à gauche et Volodimir Zelensky à droite
Pendant sa campagne Donald Trump a affirmé qu’il réglerait le « problème de l’Ukraine » en 24h (sans préciser de quelle façon) et a évoqué l’arrêt des livraisons d’armes à l’Ukraine. Depuis qu’il a été élu président des Etats-Unis, la question se pose de savoir ce qu’il va réellement faire. On sait depuis le début de la guerre que Trump éprouve beaucoup de sympathie pour le président russe, Vladimir Poutine. Selon plusieurs médias, il se serait déjà entretenu avec lui depuis son élection – même si l’information est démentie par Moscou. Il s’est aussi entretenu avec le président ukrainien Volodimir Zelensky. Mais les propos de Donald Junior Trump , laissent penser que l’Ukraine a de justes raisons de s’inquiéter. « Tu es à 38 jours de perdre ton argent de poche », publie le fils ainé de Donald Trump, le 10 novembre sur Instagram, à l’intention du président ukrainien.
Le lundi 11 novembre, les Ukrainiens se sont réveillés sous les bombes, et dans le Donbass, la Russie mène une offensive très imposante face à une armée ukrainienne démunie. Aujourd’hui, s’il devait y avoir des négociations de paix, l’Ukraine qui est en difficulté militaire face à la Russie, ne serait certainement pas en position de force.
De gauche à droite, Kim-Jong-Un, président de la Corée du Nord, Vladimir Poutine, président de la Russie, Ali Khamenei, guide suprême iranien / photos Wikipédia Commons
Début septembre l’Union européenne soutenait que l’Iran fournirait des missiles à la Russie, missiles qui pourraient lui servir dans son conflit contre l’Ukraine. Le porte-parole des affaires iraniennes déclarait pourtant : « Nous rejetons catégoriquement les affirmations selon lesquelles l’Iran aurait joué un rôle dans l’exportation d’armes vers l’une des parties en conflit« . Le porte-parole du service diplomatique de l’Union européenne lui répondit le jour même : « Nous examinons la question avec les États membres, et si elle est confirmée, cette livraison représenterait une escalade matérielle importante dans le soutien de l’Iran à la guerre d’agression illégale de la Russie contre l’Ukraine«
L’Iran n’est pas le seul partenaire de la Russie. En effet, il est avéré que la Corée du Nord lui a envoyé également des troupes comptant 10 000 soldats dont 8 000 qui sont en ce moment cantonnés à Koursk, une ville de la Russie à la frontière de l’Ukraine. Les deux pays ont d’ailleurs conclu, le 24 octobre, un traité sur leur « partenariat stratégique global » et le ministre nord-coréen des Affaires étrangères à déclaré ce vendredi qu’il serait avec la Russie jusqu’à sa « victoire » contre l’Ukraine.
Ces deux grands alliés de Vladimir Poutine sont une très mauvaise nouvelle pour l’Ukraine. S’y ajoute la Chine qui, elle aussi, fournirait des armes à la Russie tout en le dissimulant. Les puces informatiques qu’elle livre ouvertement à la Russie, soi-disant pour une application civile, pourraient, selon l’Otan, avoir également une application militaire. Et selon le Carnegie Endowment for International Peace (CEIP), un groupe de réflexion basé aux États-Unis, la Chine enverrait chaque mois à la Russie pour 300 millions de dollars d’armement.
L’Ukraine a toujours de nombreux alliés comme l’UE ou les États-Unis mais cela va-t-il lui suffire ?
Pour les deux ans de l’attaque de la Russie sur l’Ukraine, nos journaux ou chaines d’info en continu ont remis cette actualité à leur une. Dans un premier article, nous avions traité des nouveaux enjeux géopolitiques pour l’Ukraine qui entre dans sa troisième année de guerre de haute intensité. Il nous faut maintenant parler de la situation sur le front, où l’on commence à accepter l’idée d’une guerre longue…
L’état du front
La ligne de front s’étend sur un millier de kilomètres, à travers grands champs, forêts, marécages… comme depuis plus d’un an, le front n’a pas trop bougé. On peut citer quand même quelques opérations qui se sont produites cet automne et pendant l’hiver dont je ne vous ai pour l’instant pas parlé.
Au cours de l’automne, les Ukrainiens ont mené quelques opérations amphibies (eau+terre) sur les rives du Dniepr. Ce fleuve, berceau de l’Ukraine à valeur symbolique, est très particulier : à l’ère soviétique, on y a construit d’énormes barrages hydroélectriques qui ont créé de vastes réservoirs en amont et en aval, des îles marécageuses où le fleuve se fraie un chemin, une sorte d’estuaire, de delta très étendu. C’est sur ce dernier terrain que les brigades ukrainiennes ont attaqué les Russes en créant des têtes de pont plus ou moins efficaces sur les différentes îles.
En aval du barrage de Kakhovka, le Dniepr se fraie un chemin entre des îles marécageuses, jusqu’à Kherson et la mer Noire.
Les têtes de pont plus ou moins tenues par les Ukrainiens au cours de l’automne. Néanmoins, ils rencontrent des difficultés logistiques dues au fait que le seul pont traversant le Dniepr dans la région (visible sur la carte) était endommagé. Le ravitaillement se faisait par bac.
Stratégiquement, ces opérations n’ont pas grand sens. D’ailleurs, les têtes de pont ont été très dures à tenir au vu de la nature du terrain et de la quasi inexistence de ponts routiers et ferroviaires pour assurer le ravitaillement : ponts qui avaient été détruits par les Ukrainiens pour bloquer les acheminements russes ! Ce que l’armée ukrainienne en retire est de l’expérience pour ses troupes et pour son matériel. En effet, tôt au tard il faudra traverser le Dniepr et il faut acquérir des savoir-faire rares pour cela.
Autre opération très médiatisée : le bras de fer autour d’Avdiivka. Les Russes attaquent cette ville près de Donetsk au cours de l’automne pour engager une bataille d’attrition, d’usure. Une situation similaire à celle de Bakhmout au cours de l’hiver de l’année dernière. Comme à Bakhmout, le ratio des pertes ukrainiennes et russes est largement favorable à l’Ukraine. Mais cela ne dérange pas Poutine. Et les Ukrainiens semblent accepter le bras de fer… jusqu’à ce que le haut commandement de Kiev décide le 17 février d’évacuer la ville. Médiatiquement, l’opération est présentée comme une retraite parfaitement orchestrée, mais dans la réalité l’évènement est quai-chaotique. Les troupes ukrainiennes, submergées par les forces russes, se replient derrière des lignes plus sûres.
Sous la puissante pince russe, les Ukrainiens sont forcés d’évacuer Avdiivka, dans l’est de l’Ukraine à côté de Donetsk…
… Permettant aux Russes de combler le saillant d’Avdiivka, les Ukrainiens se repliant vers des lignes plus sûres.
Changement de commandement
Début septembre, Kiev annonçait changer le ministre de la Défense, suite à un scandale de corruption. Le ministre sortant, Oleksiï Reznikov, avait en effet été mis en cause dans différents contrats avec des entreprises fournissant l’armée ukrainienne. Le nouveau ministre de la Défense, Rustem Umerov, est un tatar de Crimée (peuple de langue turque et de religion musulmane vivant en Crimée) et un symbole fort pour Zelensky : unir les différentes cultures de son pays et les différents partis d’Ukraine (en effet, Umerov fait partie de l’opposition).
Puis, début février, c’est au tour du chef d’état-major de l’armée ukrainienne, le populaire Valeri Zaloujni de laisser sa place à Oleksandr Syrsky. Une décision qui ne fait pas l’unanimité, d’autant plus que Syrsky est réputé pour ses défenses très chères en vie humaine.
En tout cas, ces changements de commandement peuvent êtres le signe d’un changement de conduite de la guerre : « Les défis de 2022 sont différents de ceux de 2024. Par conséquent, tout le monde doit changer et s’adapter aux nouvelles réalités. Pour gagner ensemble » affirme Zaloujni dans un message.
Nous expliquerons les échecs des méthodes ukrainienne dans un prochain article.
L’essouflement industriel et l’érosion de la logistique ukrainienne
En plus des différents défis tactiques que l’on va traiter plus tard, l’essence même de la guerre n’est pas en très bon état : on parle ici de la logistique. Comme dit dans ce précédent article, les livraisons de matériels occidentaux sont rendues de plus en plus difficiles, notamment à cause de l’évolution de l’opinion publique. Il y a d’autres facteurs qui expliquent ce ralentissement, notamment industriel : nos industries d’armement sont à bout de souffle.
L’Union Européenne avait promis à l’Ukraine 1 million d’obus, seuls 220 00 ont été livrés. La France produit 40 000 obus par an, mais ce chiffre devrait passer à 80 000 : l’Ukraine en consomme 20 000 par jour. Jamais, même si les politiques européens nous le promettent, même si Emmanuel Macron met notre industrie en mode « économie de guerre » nous ne parviendrons à ce chiffre. Ce ne sont que des paroles.
Ainsi le conflit en Ukraine nous apprend bien que, c’est bien beau d’avoir de supers Rafales qu’on vend à l’étranger, c’est bien beau de faire des « Opex » spectaculaires, c’est bien beau de dire qu’envoyer des soldats en Ukraine est une éventualité, mais à un moment il faut revenir à l’essence de la guerre : la production d’armement et la chaîne logistique qui s’en suit. Si on veut prétendre être une grande puissance militaire, il faut déjà regarder nos moyens de production.
Conséquence pour l’Ukraine : elle doit limiter ses opérations et optimiser ses efforts en fonction de la quantité disponible. Une contrainte qui se rajoute au blocage tactique que l’on va évoquer dans un prochain article.
Du côté russe, le tableau n’est pas magnifique non plus : même si l’économie tourne pour la guerre, la Russie s’appuie, comme au début du conflit, largement sur ses stocks soviétiques : les mines posées en Ukraine datent de la Seconde Guerre Mondiale ! En tout cas malheureusement pour Poutine, nous ne sommes plus à l’époque de Staline : l’industrie moderne ne pourra pas fournir ce que la Russie consomme en Ukraine avec les stocks.
En conclusion, la lassitude des soldats et de la population derrière risque de se faire ressentir plus fortement dans les prochains mois, les défis tactiques qui s’imposent aux Ukrainiens rajoutent encore à la charge. La victoire pour l’Ukraine viendra des Occidentaux : l’Ukraine n’est pas capable seule de se fournir en matériels et munitions. Attention : le tableau n’est pas non plus tout blanc pour les Russes, eux aussi épuisés.
Pour les deux ans de l’attaque de la Russie sur l’Ukraine, nos journaux ou chaines d’info en continu ont remis le sujet à leur une. Dans leurs colonnes, un mot qui revient souvent : « lassitude », à croire que ces médias en sont eux-mêmes lassés. C’est dans ce contexte que l’Ukraine continue son combat, dans un monde aux enjeux nouveaux et aux nouvelles poudrières : alors que le duel Trump-Biden s’engage de nouveau et tandis que la question explosive palestinienne est au premier plan…
Le président ukrainien Volodymyr Zelensky en visite dans un hôpital militaire en mars 2022 / photo via Wikimedia Commons
L’enjeu du conflit Israël-Hamas
Depuis l’attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre, le Proche-Orient est à nouveau agité par des guerres et des tensions remises au jour par les médias occidentaux. Ces médias, justement, semblent tourner l’opinion publique vers cette région. On se remémore le problème palestinien qui depuis longtemps ne faisait plus la une. Tous cela aux dépends d’autres crises internationales, dont l’Ukraine.
La guerre au Proche-Orient a pour première conséquence pour l’Ukraine la diminution de son soutien et de l’intérêt porté par les opinions publiques occidentales sur le conflit au Donbass. Des munitions américaines destinées à l’Ukraine ont pris finalement la destination d’Israël. Le financement en grande partie américain est diminué, pour soutenir Israël. Les Ukrainiens ont peur de (re)tomber dans l’oubli.
Une fois la guerre entre Israël et le Hamas commencée, les deux belligérants de la « guerre en Ukraine » y ont vu une carte à jouer. Naturellement, on a cherché à consolider des alliances : du côté de l’Ukraine d’abord, on accorde son soutien à Israël. Le pays hébreu est l’allié de l’Oncle Sam, qui est le premier soutien de l’Ukraine. Le président a une grand-mère juive. C’est ainsi qu’on fête en Ukraine en décembre la Hanoukka, fête juive ayant aussi fait polémique à l’Elysée.
Du côté russe, on se range du côté anti-israélien. L’Iran, qui fournit Moscou en drones, est l’ennemi juré d’Israël. Une chaîne russe a même accordé une interview à l’un des dirigeants du Hamas ! C’est une position particulière, critiquée par des membres du Likoud (parti de Netanyahou), sachant que beaucoup d’Israéliens sont d’origine russe.
Les démocraties à l’épreuve
A l’approche des élections présidentielles américaines, le monde retient son souffle. Du démocrate très impliqué à l’étranger Biden, au républicain isolationniste Trump (America First), le changement pour le monde peut être radical. Que dire des conflits dont l’issue dépend en partie de Washington ? Taiwan, Israël, l’Ukraine ?
En France, on pourrait aussi se poser la question des présidentielles de 2027 : un candidat eurosceptique du RN, par exemple, parviendrait à l’Elysée, quelle conséquence pour l’Ukraine ? En tant que première puissance militaire de l’UE, la France est un élément central du soutien européen à Kiev. Tout cela sans parler de l’extrême droite européenne de plus en plus influente.
Toutes ces situations inquiétantes pour l’Ukraine, et (selon votre opinion) pour nous, illustre bien le propos du général Richoux : les démocraties sont fragiles et les issues de la guerre quand des démocraties sont impliquées dépendent de l’opinion publique, finalement si manipulables…
En conclusion, les opinions occidentales sont bien « lassées » : bombardées d’informations dans les premiers mois de la guerre, les chaînes d’info en continu et les conférences de rédactions voient bien que les opinons sont plutôt emballées par les nouvelles de Gaza… Aux Etats-Unis, un nouveau soutien financier de l’Ukraine voulu par le démocrate Biden est bloqué par les troupes de Trump. Un triste quotidien s’installe en Ukraine, tandis que les cartes géopolitiques ne cessent d’être rebattues, et le prochain tremblement de terre sera probablement novembre 2024, élection américaine…
Kenzo
Remarque : les propos du président de la République à propos d’un potentiel envoi de troupes occidentales en Ukraine auraient pus être traités dans cet article, mais je considère que cela relève plus d’une polémique purement politique que d’une parole à portée stratégique et géopolitique.
Comme dit dans cet article, la soit disant contre-offensive ukrainienne n’avance pas. C’était le deuxième été de la guerre, et le précédent a été plus fructueux en termes d’avancées et de victoires. Pour les Ukrainiens, cette ligne de front est horriblement statique. Nous dirigeons nous vers un conflit gelé ?
Les perspectives offensives : une impasse
Quand est ce que les Ukrainiens pourraient lancer une grande offensive ?
Pour le général Richoux, consultant défense sur LCI, une contre-offensive pour cet automne, ce n’est plus possible. Pour les raisons logistiques développée dans le précédent article d’une part, et surtout pour une question de temps d’autre part. Et c’est le climat ukrainien qui va dicter le rythme des opérations.
Les pluies ukrainiennes de l’automne transforment déjà le champ de bataille en un bourbier infernal pour les deux camps, immobilisant les deux forces blindées-mécanisée. Les chances de réussite sont donc faibles, d’autant plus que l’ennemi (dans les deux camps) voit tout ce qu’on fait, ce qui réduit encore la surprise. Ainsi on pourrait se dire qu’il faudrait attendre le retour des beaux jours, au printemps 2024, pour relancer la guerre de mouvement. Heureusement un autre facteur météorologique peut ramener la guerre de mouvement.
En effet, l’hiver ukrainien est très très rude, en l’absence de Gulf Stream. Les températures sont en dessous de zéro sur la plupart de la ligne de front. Et quand le sol est gelé, plus de boue, le déplacement devient donc un peu moins laborieux. Donc une offensive d’hiver est certes beaucoup plus laborieuse qu’une offensive d’été, mais elle reste possible et peut aboutir à quelque chose. De plus, le ciel n’étant pas souvent clair (brouillard, précipitations), l’usage d’aéronefs (drones, avions de reconnaissance) devient extrêmement difficile et en cas de brouillard, inutile.
C »est le pari fou qu’Hitler a voulu tenir en décembre 1944 jusqu’au mois de février 45 en attaquant dans la forêt belge des Ardennes. La météo exécrable de cet hiver profite aux Allemands, car les Alliés (ayant la supériorité aérienne) ne peuvent plus sortir leurs avions et le rapport de force s’égalise. Heureusement pour les Alliés, la supériorité aérienne anglo-saxonne a pu faire la différence et ce fut bien la bataille fatale sur le front ouest pour l’Allemagne… Plus récemment, c’est en hiver que la Russie a pris « l’initiative » d’attaquer à Bakhmout, avec le succès relatif qu’on connait…
Malgré tout, vers la fin de l’hiver, le dégel en surface provoque un phénomène bien connu chez les Ukrainiens : la glace fondue n’a nulle part ou s’évacuer, car le sol en profondeur est encore gelé, ce qui génère un bourbier en surface qui, là encore, entrave la progression des troupes. C’est ce qui est arrivé aux Russes au tout début de cette guerre, lorsqu’ils ont attaqué en février mars 2022.
Enfin l’autre hypothèse, la plus probable, c’est dans les années qui suivront, le temps de la préparation logistique.
Sur quels secteurs et pour quels objectifs l’Ukraine attaquerait-elleen cas d’offensive ?
Il faut d’abord éliminer certains secteurs qui ne peuvent probablement pas être le lieu d’une prochaine offensive.
Tout d’abord la frontière russe. Fortifiée, l’attaquer serait pour l’Ukraine « attaquer » la Russie, faire la guerre sur son territoire, pas en tapant avec des missiles, mais en occupant ces territoires. Il faudrait régler des trucs avec la communauté internationale, et c’est pas top. Malgré tout, cela décrédibiliserait le discours de Poutine sur une « opération militaire spéciale », vu que les Russes seraient attaqués sur leur territoire.
Au Nord, ce sont plutôt les Russes qui avancent. Les attaquer là où ils sont forts est risqué (même s’ils sont partout forts), d’autant plus que les territoires qu’ils protègent derrière ne sont pas la priorité numéro 1 de l’état major ukrainien.
Et puis au sud, le long du Dniepr, sur la ligne Zaporijia-Kherson, il faut d’abord traverser le Dniepr, donc avoir des bateaux (à construire, à transporter, etc.), et puis tenir la tête de pont (en se souvenant de la difficulté qu’ont eue les Russes en tenant la tête de pont de Kherson), sans parler des âpres combats que les deux camps auront à subir… Quoique dure, cette perspective est intéressante, elle donne directement sur la Crimée, région annexée par la Russie en 2014, et qui représente beaucoup pour Poutine…
La dernière solution est de lancer l’offensive au centre, entre Zaporijia et Donetsk, comme le faisaient les Ukrainiens fin août mais avec moins de moyens, paralysés par le problème logistique. D’ailleurs ils continuent d’affirmer que les opérations offensives de cet été étaient des « contre-offensives ».
Le problème est que les Russes ont sur-fortifié la zone, car ils ne sont pas bêtes non plus : ce front, s’il est percé, donne accès à d’importants nœuds ferroviaires et routiers (ravitaillement) : Tokmak, Melitopol… Surtout, l’autoroute M14, qui passe par Marioupol, Melitopol avant de desservir Kherson et toute la Crimée, est essentielle au ravitaillement russe.
L’objectif des troupes engagées dans le front Zaporijia-Donetsk serait bien de foncer vers les axes routiers majeurs Est Ouest passant par Melitopol. Il faudrait s’emparer de Tokmak, clef de voûte des fortifications russes et nœud routier majeur. Puis, foncer, selon un axe suivant le tracé des grandes artères routières, pour s’emparer de Melitopol, couper l’autoroute Russie-Kherson-Crimée, et atteindre la mer d’Azov, juste au sud de Yakymivka. Image Kenzo
Cela veut dire que si l’autoroute est prise, ou que si elle est à portée de l’artillerie ukrainienne, elle permettrait d’assiéger en quelque sorte les troupes russes qui auraient alors 2 solutions pour survivre et tenir face aux Ukrainiens et se ravitailler : par le pont de Kertch ou pont de Crimée qui relie la Russie à la presqu’île (pont visé continuellement par les drones suicides et missiles ukrainiens, donc pas du tout opérationnel), ou par la mer, avec des navires. Mais les bâtiments russes sont de plus en plus vulnérables aux drones navals ukrainiens, comme on l’a vu cet été, ce serait très difficile de coordonner (surtout dans l’armée russe) les composantes terre et mer, et le port militaire de Sébastopol (Crimée) croule déjà sous le feu ukrainien.
En résumé, il s’agirait, avec des moyens conséquents de percer un endroit dans la ligne Zaporijia-Donetsk, idéalement là où les Ukrainiens obtiennent quelques succès relatifs (Robotyne…), d’exploiter en fonçant sur les centres logistiques (Melitpol…) et coincer les Russes stationnés en Crimée et sur les rives du Dniepr.
Ainsi, les Russes seraient « assiégés » dans la région de Kherson et la Crimée, privés de ravitaillement terrestre routier et ferroviaire : le long de la côte Nord de la mer d’Azov grâce aux avancées ukrainiennes, et au sud à cause des bombardements sur le pont de Kertch, qui relie la Crimée à la Russie. La seule et unique voie (représentée en bleu) serait la mer, mais très vulnérable aux drones navals ukrainiens qui font souffrir la flotte russe basée à Sébastopol, et surtout à faible débit, d’autant plus que le port de Sébastopol est, comme nous l’avons dit très endommagé. Il ne resterait plus à la Russie qu’à évacuer ses hommes de cet région. Image Kenzo
Comme à Dunkerque en 1940, où les divisions Panzer d’Hitler piégèrent les troupes britanniques et françaises dans une « poche » où le seul ravitaillement était par la mer. Cependant le port fut bombardé et, inutilisable et sous le harcèlement constant des aéronefs allemands, furent évacuées par la mer les troupes britanniques ainsi qu’une partie des Français, le restant des unités françaises s’étant sacrifiées pour couvrir l’opération nommée Dynamo.
Tous ces scénarios font rêver, mais il faut se rappeler que ce ne sont que des hypothèses. De plus, une des hypothèses les plus probables est que le conflit se gèle pour de bon, les fortifications russes étant trop puissantes, mais l’armée de Poutine pas assez coordonnée et efficace en attaque (comme on l’a vu en 2022), personne n’arriverait à prendre le dessus, comme en 14-18, lorsque les armées, construisant toutes les deux des tranchées impassables, n’avançaient plus. Il a fallu attendre que le rapport de force change, d’abord en faveur des Allemands (grâce à l’arrivée de nouvelles troupes) puis des Alliés (aide américaine), pour que la ligne de front bouge.
Cette contre-offensive est plus que particulière. Et elle nous prouve une chose : les médias ont un problème, leur réactivité. Retour en arrière : juin 2023, plusieurs actions offensives ont lieu sur la ligne de front ukrainienne. Tout d’un coup, les médias s’emballent : enfin, enfin cette contre-offensive tant attendue ! Mais alors seulement : s’agit-il vraiment d’une offensive ?
Une offensive qui n’en est pas une
Juin 2023. Après l’échec hivernal de Bakhmout, les Ukrainiens semblent mener à nouveau la danse. Leurs attaques, principalement au sud, sont tonitruantes dans les médias, mais peu dans la réalité. Ce sont en effet seulement quelques brigades qui partent à l’assaut des toutes nouvelles fortifications russes. Ces attaques sont des relatifs échecs dans un premier temps, ainsi, 20% du matériel engagé (dont le matériel occidental mis pour la première fois en œuvre), est détruit.
Mais elles semblent évoluer dans un deuxième temps, avec du grignotage de terrain, notamment autour de Bakhmout, et sur la section Zaporijia-Donetsk (prise de Robotyne). A ce jour, la carte n’a pas trop changé. En revanche en d’autres endroits, c’est l’armée russe qui avance, mais très peu.
Cette « offensive », très suivie dans les médias, se heurte à une ligne de défense russe, la ligne Sourovikine. Construite pendant des mois, elle se compose d’obstacles antichars (fossés, dents de dragon), de tranchées, mais surtout de mines. Les Russes ont miné plus que la norme, selon le général Nicolas Richoux. Et c’est en effet le principal obstacle pour les Ukrainiens, qui publient beaucoup de vidéos de déminage.
Cette « contre-offensive » a beau ne faire l’objet que de quelques combats, ces combats n’en sont pas moins féroces. Les vidéos postées à cet effet le démontrent. Il y a probablement énormément de blessés mais, pour des raisons de moral évidentes, ces chiffres sont gardés top secret.
Malgré tout, au tournant août-septembre, on observe que les Ukrainiens avancent un peu plus rapidement, ayant franchi, en certains points, les champs de mines.
Plus récemment, autour du 18 octobre, les brigades navales ukrainiennes ont établi une tête de pont de l’autre côté du Dniepr, qui semble toujours tenir à l’heure où j’écris.
Ces attaques en cartes
La ligne de front actuelle… En bleu, les avancées ukrainiennes depuis juin. On note notamment des avancées autour de Bakhmout (Est), sur la ligne Zaporijia-Donetsk, ainsi que diverses têtes de pont au delà du Dniepr (Kherson). Image Kenzo
L’avancée, très médiatisée, autour de Robotyne, fin août 2023. Les combats ont été très rudes pour contrôler les deux axes routiers que vous voyez ci dessus. Image Kenzo
Rudes combats dans l’été ukrainien pour contrôler les alentours de Bakhmout, important nœud routier et symbole de cette guerre d’usure. Image Kenzo
Les têtes de pont ukrainiennes le long du bas Dniepr, en aval du réservoir retenu par le barrage de Khakovka, tout à droite sur l’image. Les avancées d’octobre sont celles situées à droite. Image Kenzo
Ainsi, avons nous affaire à une contre-offensive ?
Intéressons nous aux chiffres. 3, maximum 4 brigades sont engagées dans les combats. C’est à peine entre 10 000 et 15 000 soldats (chiffres pour une brigade ukrainienne, car une brigade française compte 6000 hommes). Or une contre-offensive, une vraie offensive, mobilise, pour une guerre de cette échelle, un nombre beaucoup plus grand que cela. Il faut environ être 3 contre 1 en attaque contre un ennemi retranché. On estime que les Ukrainiens ont laissé une petite dizaine de brigades en réserve. Cela veut dire qu’ils n’ont pas tout engagé, alors que quand on attaque, oui il faut une petite réserve, mais il faut quand même se donner toutes les chances de gagner.
Donc attention quand on vous parle de cette « contre-offensive » dans les médias, on parle seulement de contre-attaques locales menées par les Ukrainiens. Mais il très probable que les actions offensives menées mai-juin 2023 ne font pas partie de ces attaques, elles sondaient seulement les défenses russes.
Malgré une mini reprise des mouvements milieu octobre, le front est resté très fixe pendant les mois de septembre et de début octobre. Les spécialistes estiment d’ailleurs que les combats ont diminué d’intensité ces derniers temps à cause du manque de munitions, nous y reviendrons.
Pourquoi les médias qualifient ces avancées de « contre-offensive » ? Le poids de la communication
En temps de guerre, les informations du front sont très souvent filtrées : on ne veut pas que des mauvaises nouvelles puissent être publiées dans les journaux, car cela risque de démoraliser la population et donc la troupe. C’est ce qui se passe durant la Grande Guerre : les courriers des soldats français sont minutieusement triés par la poste militaire.
Ainsi, souvenez vous, c’est l’Etat ukrainien qui, en juin 2023, annonce sa « contre-offensive ». Ce n’est plus de l’information, on appelle ça de la communication. Et attention : ce n’est pas forcément vrai (par exemple, ce qui sort de la bouche des dictateurs n’est pas toujours vrai, mais cela reste quand même de la communication).
Si on analyse depuis le début de la guerre de positions (avril 2022), ce que les médias français et/ou l’Etat ukrainien nous racontent, ce ne sont ne sont que des bonnes nouvelles : contre-offensive d’été 2022 (reprise de Kharkiv, Izium, Lyman), reprise de Kherson (sans préciser que c’est la Russie qui en sort gagnante), on minimise l’échec de Bakhmout (en effet, bon ratio pertes/pertes ennemies)… Et tout ça est bien normal, et on assiste à x10 en Russie.
Et il ne faut surtout pas oublier que, si la guerre devait s’arrêter maintenant, c’est Poutine qui gagne, vu qu’il a plus de territoires que le 24 février 2022 (date du début de la guerre).
Une contre-offensive est-elle donc possible ?
« Compte tenu de l’effort de guerre insuffisant que fournissent nos sociétés occidentales, l’Otan, les pays de l’Otan (…), je ne vois pas comment on peut amasser la masse critique d’obus, de munitions, (…) de carburant, pour pouvoir mener une affaire de cette ampleur [la contre-offensive], [car] une offensive, ça se produit dans la durée, ça dure des semaines (…), si elle s’épuise en 72 heures ça n’a aucun intérêt, quand on est pas prêt, il ne faut pas y aller« , évalue le Général Nicolas Richoux.
Cela veut dire que ça ne sert à rien d’attaquer massivement (avec une dizaine de brigades, par exemple), s’il n’y a pas de réserves de munitions, carburant, pièces de rechanges, pour tenir des semaines et des mois dans des combats acharnés.
Prenons l’exemple du système d’armes du char d’assaut. Le système d’armes définit tout ce qui fait marcher, tout ce dont on a besoin pour tel ou tel matériel. Il faut compter, pour sa fabrication, les matériaux (donc leur transport, le personnel pour, les mines de métal…), le personnel pour le construire… Comme dit dans un précédent article, tout cela est très onéreux (entre 5 et 10 millions d’euros), mais le budget n’a pas tout vu : car il faut son entretien ! Huile, pièces de rechange, transport pour ces dernières… Et il faut bien sûr ajouter le carburant (et son transport, les raffineries, etc.), les munitions (mines de métal, personnel, transport, industries…), et le personnel à bord (formation, nourriture…). On peut remonter cette chaîne jusqu’à l’infini…
Ces ressources sont, comme on le répète de plus en plus souvent, en train de s’épuiser, et elles deviennent de plus en plus convoitées.
Les exemples d’offensives avortées pour cause logistique ne manquent pas : lorsqu’Hitler envahit la Russie en 1941 (op. Barbarossa), ses unités blindées parcourent des centaines de kilomètres, mais s’arrêtent brusquement aux portes de Moscou. Pourquoi ? L’industrie allemande ne suivait plus, les moteurs étaient irremplaçables, et donc les blindés cloués au sol.
Plus récemment en Ukraine, la contre-offensive d’automne 2022 qui a eu lieu au Nord, souvenez vous, a repoussé les Russes du Nord de l’Ukraine, reprenant Kharkhiv, Izium, Lyman… Jusqu’à s’arrêter, pour des raisons logistique probablement : la production arrière ne pouvait plus suivre le rythme des combats.
Ainsi on est bien dans un problème industriel : l’industrie occidentale n’arrive plus à fournir assez de munitions à l’Ukraine. En France (pays désindustrialisé), on produit 40 000 obus par an, mais ce chiffre va être doublé pour passer à une production de 80 000/an. A Bakhmout (ville martyre), les Russes tiraient 20 000 obus par jour. Ainsi nous les Français, nous serions en mesure de ne fournir que 4 jours de munitions aux belligérants, en épuisant notre stock annuel !
Il faut pour l’Ukraine, accumuler les stocks de munitions, de carburant, et de matériel pour mener une offensive, sauf que ces stocks sont inexistants. Un exemple historique : le 6 juin 44 ne s’est pas fait en 2 mois à partir du moment où il a fallu reconquérir l’Europe, il a fallu 3 ans de préparation logistique (1941-1944) !
Pour conclure, l’Ukraine, pour gagner, doit être drastiquement plus aidée par les pays de l’Otan qu’à l’heure où j’écris ces lignes, sinon la guerre durera des années encore. Mais la timide aide des pays occidentaux s’explique aussi par le fait que les dirigeant Otaniens jouent un jeu dangereux, en envoyant suffisamment d’armement pour que l’Ukraine se défende, mais pas assez pour qu’elle attaque, pour ne pas créer une crise mondiale, et c’est bien normal.
Deux évènements, en Ukraine nous intéresserons aujourd’hui. Dans la nuit du 5 au 6 juin 2023, dans l’oblast (région) de Kherson, on a observé la destruction du barrage de Kakhovka, sur le Dniepr. Les eaux ainsi retenues ont déferlé sur la campagne alentour, provoquant une catastrophe humaine et écologique. Le responsable est inconnu. Dans les jours suivants, on a observé que les Ukrainiens multipliaient les efforts sur certains points du front. Est-ce la « fameuse contre-offensive » tant attendue ? Quelles sont les conséquences de la destruction du barrage pour les plans de Zelensky ?
Cet évènement a été anticipé et redouté par l’état-major ukrainien, depuis le début de la guerre. Mais le scénario s’est produit, et plusieurs milliers d’habitants ont été évacués. Cela peut être une catastrophe écologique, les eaux polluées passées sur les villes finiront dans la mer ou contamineront les terres ukrainiennes… La protection de l’environnement en guerre est impossible ! Surtout, il ne faut pas oublier que ce barrage fournit de l’électricité à toute la région et que c’est une infrastructure civile.
Moscou prétend qu’il s’agit d’un sabotage de la part des Ukrainiens (ce qui est probable) alors que Kiev prétend que ce sont les Russes qui ont fait sauter ce barrage pour des raisons stratégiques (nous y reviendrons). En tout cas, c’est un crime de guerre, vu que le barrage est employé à des fins civiles. Malheureusement pour l’un et heureusement pour l’autre, il faut des preuves pour accuser de crimes de guerre devant la cour internationale.
Barrage de Kakhovka sur les eaux du Dniepr. L’aval est vers le bas de l’image. – merci Google Earth ! 😉
Quel est le lien entre la contre-offensive ukrainienne et la destruction du barrage ?
Même si certains se concentrent sur les conséquences humaines et écologiques de l’évènement, il ne faut pas oublier de citer les conséquences militaires, et donc de la guerre et la contre-offensive.
Tout d’abord, rappelons que cette guerre est faite de clins d’œil historiques et d’évènements russo-ukrainiens. Poutine prétend réhabiliter la grande puissance soviétique qu’était la Russie au 20e siècle et dont l’apogée a été la victoire de la « grande guerre patriotique » (WWII). Ainsi, s’il a détruit ce barrage, il fait référence aux généraux soviétiques qui ont décidé, face à la Blitzkrieg allemande en 1941, de faire sauter les barrages du Dniepr pour transformer le champ de bataille en bourbier, pour freiner les Allemands.
Parallèlement, les Allemands aussi ont utilisé cette technique d’inondation des terres pour ralentir les ennemis : en 1944, en Normandie, contre les Alliés, les Allemands ont inondé l’arrière pays Normand pour empêcher un parachutage allié. Ils ont aussi failli détruire les barrages des Alpes allemandes pour inonder les vallées allemandes afin de freiner les alliés qui fonçaient sur Berlin.
Ainsi, un camp comme l’autre peut utiliser cette technique (les Ukrainiens pour empêcher les Russes de prendre plus de territoire, les Russes pour enrayer la contre-offensive ukrainienne). Mais dans la logique actuelle des 2 camps, je penche plutôt pour une responsabilité russe, vu qu’ils sont en situation de défense, et les Ukrainiens veulent contre-attaquer. Donc les Ukrainiens ne veulent sûrement pas attaquer alors qu’il faut traverser un « lac » qui de plus a énormément de courant.
Si ce sont les Russes qui ont fait sauté le barrage, alors ils sont sacrément pas prévoyants car les pauvres soldats russes disposés en aval du fleuve ont vu arriver sur eux un véritable « ras de marée » d’eau soudainement libérée, et tout ça sans être prévenus !
Ainsi, pour un camp comme pour l’autre, les plans ne resteront pas inchangés. Alors, quand Zelensky annonce que « cet évènement ne changera pas les plans de la contre-offensive« , soit c’est du bluff (pourquoi pas), soit c’est vrai et là, c’est une grosse erreur, car cela certifie que la contre-offensive aura lieu autre part. Donc les généraux russes peuvent enlever des troupes au niveau du barrage et des zones d’inondation, pour les redéployer autre part et renforcer les défenses.
Macabre cette fois-ci : l’explosion du barrage a libéré les eaux retenues en amont, baissant le niveau de la surface, et dévoilant des vestiges archéologiques, datant de la Bataille du Dniepr en 1943, opposant Allemands et Soviétiques : des squelettes allemands disposant encore de leur casque, des armes soviétiques… Selon TheGuardian, journal britannique, la Commission allemande des sépultures de guerre devrait regarder de plus près cela, après la guerre seulement !
Carte de situation. Au nord-est, on voit Bakhmout, où l’une des plus féroces batailles ukrainiennes a eu lieu. -image Kenzo
Et cette contre-offensive ? A-t-elle commencé ? Si oui, où en est-elle ?
Les faits sont là : un nombre indéterminé d’Ukrainiens, appuyés par des tout nouveaux blindés d’infanterie Bradley, ont attaqué sur certains points du front, butant contre les défenses russes. Indéterminés, car nos seuls chiffres sont ceux de la communication russe : Poutine, ce mardi 13 juin, annonce que les Ukrainiens ont subi des pertes « lourdes, catastrophiques, irréversibles« . Il affirme aussi que l’Ukraine a effectué sa « contre-offensive à grande échelle, avec l’utilisation de réserves préparées à cette fin » et que « l’ennemi n’a réussi dans aucune de ces zones« . Ce qui est moins vraisemblable : « environ 25 % ou peut-être 30 % de l’équipement » a été perdu, donc plus de 500 chars selon lui toujours !! Côté russes les pertes s’élèvent, toujours selon lui, à « 54 chars » qui « peuvent être réparés« .
Selon le spécialiste militaire Michel Goya*, ce sont des « chiffres fantaisistes annoncés par Vladimir Poutine« . De plus on ne peut pas faire état des pertes précises de chaque camp, et le chef du Kremlin ne sait strictement rien de ce qui se passe sur le front, il s’informe par ses conseillers…
Alors, est-ce la contre-offensive ?
Ce qui suit est à l’heure où j’écris (15 juin):
Comme on ne connait pas les plans précis de l’armée ukrainienne, on ne peut pas savoir si c’est la contre-offensive ou simplement des incursions coordonnées de la part de groupes ukrainiens mobiles et blindés. Même si on a des preuves qu’il y a eu usage de matériels militaires occidentaux, et que même Poutine l’affirme, je pencherais plutôt vers la deuxième possibilité : des actions de harcèlement pour épuiser les forces russes, pour leur faire croire à un début de contre-offensive… Parce qu’une vraie contre-offensive ne se mène pas comme une guérilla et engage considérablement plus de moyens !
A noter que toutes les tentatives ukrainiennes, et ce n’est pas un fantasme poutinien, ont été des échecs et qu’il y a eu quelques pertes, notamment quelques blindés occidentaux. Ces malheureux soldats ont buté sur les mines installées par les Russes.
Un article suivra sûrement pour mieux décrypter ce qui se passe ou si c’est vraiment une contre-offensive qui se profile. Il est aussi important de noter que le ministre ukrainien de la défense, Oleksii Reznikov, nous dit dans un tweet que « les plans aiment le silence ». L’avenir nous confirmera ou infirmera mes affirmations…
"Words are very unnecessary They can only do harm"
C’est la fin d’un bras de fer russo-ukrainien. Bakmout, position clé du Donbass, cette région fertile et industrielle, riche en minerais, et surtout russophone… La nouvelle tombe comme un choc en Occident, où on attend encore avec impatience et appréhension la « fameuse » contre-offensive ukrainienne, où seront testés pour la première fois les matériels lourds occidentaux…
Dans notre précédent article, nous avons posé le contexte : des Russes plus agressifs mais posés que jamais, mettant au centre du front une pression énorme pour briser la ligne ukrainienne. Les Ukrainiens, en tout cas acceptent le combat, et ajoutent des troupes au fur et à mesure que la Russie en rajoute, de gré ou de force (sous la pression des Russes).
De gré, s’ils veulent volontairement engager un combat d’attrition. Une guerre d’attrition est une guerre où les deux camps qui s’opposent ne font pas beaucoup de manœuvres (encerclement…) et se contentent de tenir une ligne, en essayant d’infliger le plus de pertes à l’ennemi, de l’épuiser. Et cette conduite de guerre est très avantageuse pour l’Ukraine, vu que la Russie est seule face au monde, croule déjà sous les sanctions économiques, et qu’elle n’a pas un stock infini de munitions, de missiles… Alors que l’Ukraine a des alliés puissants et nombreux. Mais c’est une stratégie à long terme : la Russie a montré qu’elle pouvait vaincre dans le court terme en prenant Bakhmout.
Il est à préciser que l’essentiel des troupes Russes à Bakhmout sont des mercenaires Wagner.
Situation de janvier/février jusqu’à début mai
Entre temps, le contexte n’a pas trop changé. Les Russes ayant l’avantage numérique écrasant (à peu près le double des forces ukrainiennes), ont avancé lentement sur Bakhmout, ont pris rue par rue la ville et ont chassé les Ukrainiens de la ville. Néanmoins ce n’est pas une percée, comme je l’avait prédit dans mon précédent article, les Russes ayant pris juste la dernière rue qu’il leur fallait pour opérer cette opération de communication : « Nous avons pris Bakhmout ! »
Ainsi la ligne ukrainienne n’est en rien changée, et l’Ukraine n’est ni désorganisée, ni asphyxiée par les Russes. De plus, c’est bien une revendication russe, et les Ukrainiens revendiquent toujours tenir la banlieue.
Bakhmout est aussi le symbole du bras de fer entre Poutine, le pouvoir, et les oligarques, qui ne sont rien sans Poutine, mais Poutine n’est rien non plus sans ces oligarques. La milice Wagner, détenue par un oligarque, Prigogine, symbolise le pouvoir des superprofits russes. Sans cette milice, aux méthodes cruelles et sans pitié, l’avancée à Bakhmout aurait été grandement compromise. Une puissance face à l’armée régulière, qui représente Poutine mais dont la base est peu motivée car conscrite.
Mais pourquoi les Russes ont-il mis autant de temps pour contrôler intégralement cette ville, malgré leur avantage numérique ?
Déjà il faut remettre en question la doctrine d’offensive russe. Les Russes pratiquent une guerre « à l’ancienne ». En dénombrant les morts lors des bombardements d’artillerie russes, on se souvient de 14-18 où, pour bien préparer une offensive, l’artillerie était essentielle. Cette intense utilisation des canons permet certes un plus grand nombre d’explosifs lancés, mais la précision est vraiment médiocre… Ainsi ce sont plus les civils qu’on tue alors que les objectifs initiaux étaient bien les positions ukrainiennes. Ceci est une grande erreur, quand on pense que les bombardiers, aujourd’hui, sont extrêmement précis et qu’il suffirait d’en envoyer un pour faire l’équivalent du travail de centaines d’obus !
Cette attitude peut s’expliquer par le fait qu’un avion de chasse aujourd’hui coûte extrêmement cher (on parle de 70 millions d’euros pour un Rafale) et que s’il est détruit, on perd beaucoup d’argent.
Ainsi, pas d’avion, et il faut donc engager des moyens colossaux pour détruire une position fortifiée ukrainienne, par exemple, en comptant la logistique, l’entretien des canons… L’alternative de l’avion chasseur bombardier peut être le drone, si brillamment exploité par l’Ukraine. Mais pour l’instant, les Russes sont restés médiocres dans ce domaine.
Deuxièmement, les Ukrainiens étaient très attachés à Bakhmout. Perdre cette ville aurait été mal pris par les soldats qui défendaient cette ville depuis des mois comme en 1942-43, à Stalingrad, où les Soviétiques n’ont rien lâché, et ont su vaincre les armées du Reich.
Pourquoi l’Ukraine tenait tant à Bakhmout ?
Premièrement, dans cette bataille, il faut l’admettre et regarder les chiffres dans les yeux : il y a eu des milliers de morts et des milliers de familles brisées. C’est froid à dire, mais ces morts n’ont pas été vaines : on estime que pour un Ukrainien tué, il y avait 2 Russes perdus. Ainsi, sur les 50 000 Ukrainiens morts au combat, il y eut 100 000 morts côté russe. Situation très avantageuse pour Zelensky qui voit l’épuisement des forces russes par rapport aux siennes… C’est exactement une situation d’attrition, mentionnée plus haut… Les maths ne font pas de quartiers !
Deuxièmement, cette guerre est avant tout une guerre de communication : il faut montrer au monde qu’on est les meilleurs. Ainsi, il ne faut surtout pas perdre ce bras de fer. Mais cette guerre est aussi une guerre de références au passé orageux russo-ukrainien. Ainsi, la bataille de Bakhmout est souvent comparée à la bataille de Stalingrad, dont on a fêté les 80 ans cette année, qui s’est déroulée sur le sol russe pendant la « grande guerre patriotique » (pour les Russes) ou « seconde guerre mondiale » pour les Occidentaux. A Stalingrad, ce sont bien les Russes (les Soviétiques) qui ont gagné. Renvoyer la référence de la victoire à Bakhmout aurait été exceptionnel pour Kiev.
Cela nous rappelle que c’est l’Histoire qui alimente cette guerre, et que si le peuple ukrainien et le peuple russe sont si fracturés, c’est avant tout pour des causes et des revendications historiques…
Ce lundi 22 mai, des Russes pro-ukrainiens faisant partie de l’armée ukrainienne, se définissant comme des « groupes armés anti Kremlin » pour « la liberté de leur pays sous joug Poutine », ont fait et revendiqué une incursion dans la région frontalière de Belgorod, en Russie. C’est une première militaire, mais cela montre aussi le fonctionnement de la communication ukrainienne comme de la communication russe…
Tout d’abord, il faut comprendre que des milliers de combattants russes ont rejoint et se sont réfugiés en Ukraine pour « libérer la Russie et renverser Poutine ». Rien que ça ! Pour eux, cela passe par l’échec de l’armée russe. Certains de ces groupes sont des unités intégrées à l’armée ukrainienne, d’autres sont indépendants.
Ces soldats sont recherchés par les autorités russes, ils sont donc cagoulés. Il y a des Russes ethniques (les Blancs) mais une grande part d’ethnies minoritaires comme des Tchétchènes qui sont contre le régime russe.
Qu’ont ils fait ?
Lundi 22 mai, certains de ces groupes armés ont fait une incursion dans l’oblast de Belgorod, au Nord de Kharkiv, en Ukraine. Ils ont attaqué des postes frontières, et des vidéos de soldats russes morts ont été diffusées sur les réseaux. Les soldats « de la liberté » se sont infiltrés profondément en territoire russe.
A midi, ils revendiquent la prise d’un village. Vers 15h, ce sont trois autres villages qui sont filmés avec les légionnaires de la liberté russes, preuve de leur avancée qui dépasse les attentes. Ces soldats capturent même des blindés russes et défilent avec !
Dans l’après midi, on aperçoit plusieurs explosions (de dépôts de munition sûrement). Les Russes semblent réagir. On se demande quand même comment les Russes se sont fait avoir sur leur propre territoire !
Les pauvres civils Russes qui n’ont pas pu faire leurs courses ! 😉
Avancée des légions libres russes – image Kenzo
Les réactions
L’Ukraine défend toute implication alors que les deux groupes russes pro-ukrainiens la revendiquent. Cela a surpris la communauté internationale car d’habitude elle ne commente pas les évènements, même si elle est responsable de ceux-ci. Ses membres ont toutefois insisté sur le fait que ce sont bien des Russes, et non des Ukrainiens qui ont commis cet acte.
Côté russe, c’est confus et incohérent (un peu comme toujours…). Au début, les autorités commencent par s’inquiéter. Puis le gouverneur de la région indique dans une vidéo qu’il n’y a aucun problème, mais on sait qu’il parle de nouvelles inquiétantes dans une réunion, et finalement il affirme que les évènements sont des fakes news. Affirmation mensongère vu que sa femme est aperçue à l’aéroport par les caméras de surveillance pour prendre l’avion et s’enfuir.
Finalement, le gouverneur reconnait un danger. C’est la panique dans la population, il y a des civils qui fuient avec les conséquences que ça a (embouteillage, émeutes…). Les Russes ont activé une opération antiterroriste et pendant plusieurs heures, l’armée russe a pilonné les positions des Russes pro-ukrainiens. Cette opération antiterroriste consiste à renforcer le contrôle de véhicules et d’identité. De plus, des vidéos ont été diffusées, montrant des hélicoptères militaires russes jetant leurs leurres (actions défensives), preuve de l’incontrôlabilité de la situation pour les Russes. Puis, quand tout danger semblait écarté, ils ont levée l’opération.
Les Russes ont quand même évacué un stock d’ogives nucléaires qui était à seulement 14km de l’avancée russo-ukrainienne !
Stock d’ogive nucléaire à 20km de la frontière ukrainienne – image google earth
Un exemple de communication en temps de guerre
Toutes ces incohérences, d’un côté comme de l’autre peuvent faire réfléchir. La communication russe consiste à se crédibiliser auprès de sa population, et à justifier cette guerre par notamment des arguments historiques (Stalingrad…) mais aussi en se montrant faible par rapport à l’OTAN, et donc présenter cette guerre comme une guerre de défense. L’Ukraine, quant à elle, doit rassurer ses alliés occidentaux et se crédibiliser auprès d’eux. Donc, pas de dérives, de crimes de guerre, ou n’importe quelle action qui scandaliserait la presse occidentale. Sa communication est donc axée sur les « méchants Russes » et les « gentils Ukrainiens » défendant leur patrie.
Ici, l’Ukraine a tout simplement nié tout implication. En effet, si elle avait revendiqué cet incursion, ça aurait pu vouloir dire qu’elle s’attaquait directement à la Russie. La dernière fois, elle a frappé une base russe, mais un terrain militaire seulement. Ici, ce sont bien des territoires habités par des civils russes qui ont été investis. Ainsi, l’Ukraine n’a pas du tout intérêt à revendiquer cette attaque même si elle l’a planifiée (c’est probable, vu que ça a vulnérabilisé la Russie).
Du côté russe, on essaie de minimiser les évènements, pour ne pas faire peur à la population. Surtout, c’est une Russie humiliée qui envoie ses troupes pour l’opération « anti-terroriste ». Cela se comprend qu’elle minimise ainsi les effets. Certains suspicieux émettent même l’hypothèse que cette opération a été planifiée de A à Z, communication comprise, par la Russie ! Même si les Russes sont capables de telles choses et que cela « incriminerait » l’Ukraine c’est peu probable, et ça serait un mauvais coup pour la population russe qui a souffert.
Les conséquences militaires et géostratégiques
Certains spécialistes émettent l’hypothèse, probable, que l’Ukraine a été informée avant cette incursion, et donc qu’elle aurait été silencieusement d’accord. De plus, certains « soldats de la liberté » faisaient partie de l’armée ukrainienne, et ils sont donc sous la responsabilité de l’Ukraine. Enfin, les conséquences suivantes de ces évènements sont toutes à l’avantage de l’Ukraine :
Pour la Russie, ces incursions signifient que sa ligne de défense (cf. carte plus haut) est tout simplement… inutile ! De plus, cette ligne a couté horriblement cher… Certains oligarques russes auront des comptes à rendre, car on peut émettre l’hypothèse que cette ligne de défense a servi à blanchir l’argent de certains riches…
Cet exploit intervient alors que les troupes stationnées depuis un hiver sur le front attendent les ordres d’attaquer, patiemment… Et le moral s’use avec le temps. Le fait de savoir que la Russie s’est fait avoir regonflerait le moral des troupes, surtout que l’Ukraine prépare une énorme contre-offensive.
Cet effet de moral est accentué car l’Ukraine, en niant toute responsabilité, fait référence aux évènements du Donbass en 2014, alors que des troupes russes avec des blindés prennent position dans l’Est ukrainien, et bien sûr Poutine prétend qu’ils sont… en vacances, avec les blindés qu’ils ont emmenés avec eux ! Là aussi, les troupes russo-ukrainiennes étaient armées de véhicules ukrainiens, mais Kiev prétend que ce sont des blindés… achetés sur place, n’appartenant pas aux forces ukrainiennes ! C’est l’Ukraine qui en profite pour se « foutre de la gueule » de la Russie !
Purement militaire, à présent : cette action permet de faire prendre conscience aux Russes qu’ils sont vulnérables à leur frontière, et les inciter à engager plus de troupes dans ces zones. Cela veut dire « déshabiller » le front ukrainien, enlever les réserves, et fragiliser la ligne… Ainsi, la Russie perd sa liberté d’action, cela veut dire que l’Ukraine aura plus de facilités à dicter le cours de la bataille dans les prochains mois, et donc que la contre-offensive qui se prépare aura plus de chances de réussir.
En terme de politique intérieure, la Russie va forcément se sentir menacée. Une aubaine pour Poutine : cela justifiera la levée en masse de plus de jeunes hommes. Mais à bien y réfléchir, c’est une victoire à la Pyrrhus : si Poutine se sent menacé, il lèvera plus d’hommes, s’il lève plus d’hommes, il ne fait qu’augmenter le mécontentement des gens, et précipite une éventuelle révolte… etc. C’est l’objectif initial des légionnaires libres russes : renverser Poutine et la dictature qui va avec ! De plus, cela affaiblira simplement la Russie, c’est bon à prendre pour l’Ukraine
Ainsi, au delà de 7 kilomètres en profondeur pris par les légions libres russes, c’est tout un pays et le destin de milliers de combattant qui est en jeu…