
Récemment, on a beaucoup entendu parler de manifestations contre un projet autoroutier en chantier, celui de l’A69, dans le département du Tarn. Intervenues au même moment que le début du conflit Israélo Hamas de 2023, ces manifestations n’ont été qu’un sujet secondaire dans les médias. Mais pourtant, ô combien cette crise est révélatrice de cette question qui ne fait pas l’unanimité en France : a-t-on encore besoin d’autoroutes ?
Un vieux projet qui ne fait pas l’unanimité
L’idée de relier, dans le sud-ouest de la France, la métropole de Toulouse et la ville de Castres, émerge dans les années 2000. A l’époque, il s’agirait de fluidifier les échanges, notamment via le transport par camion, entre Toulouse et Castres. Par du lobbyisme, ce projet est en fait soufflé par le groupe Pierre Fabre (industrie pharmaceutique), premier employeur dans le département, et qui souhaite favoriser la desserte de ses sites pour les salariés et pour les camions de marchandises.
Dans les années 2010, le processus s’accélère et une enquête publique est ouverte. Ainsi, le groupe pharmaceutique défend l’idée selon laquelle cette autoroute sera bénéfique à l’attractivité du territoire (le Tarn) et « désenclavera » la région.
A savoir : une route nationale existe déjà, et elle relie Castres à la métropole Toulousaine.
En 2018, ce projet est considéré comme « d’utilité publique ». Et il commence réellement à faire parler de lui. Elisabeth Borne, alors ministre de la Transition écologique, lance les appels d’offres : choisir l’entreprise qui construira le projet. Finalement, le groupe de construction et génie civil NGE est choisi, avant que la route nationale ne soit concédée à la société Atosca, filiale du groupe NGE. L’Etat classe cet échange « secret d’affaires », ainsi le document de concession ne sera lu par des élus que récemment.
Le prix pour les futurs usagers fixé par Atosca (NGE) sera d’à peu près 8€ pour un véhicule léger thermique pour un aller simple Castres-Toulouse, on a ainsi pour un aller retour plus de 16€. C’est assez cher, ce sera même l’autoroute la plus chère de France.
Malgré tout, en mars 2023, les travaux commencent…
Le début des travaux et les manifestations
Immédiatement après le début du chantier, les militants écologistes s’activent. Pour eux, l’autoroute est une aberration : artificialisation des terres (suppression de terres agricoles), abattages d’arbres… Les travaux ne suivent pas du tout les objectifs désignés par le Traité de Paris de 2015, signé par la France, pour réduire les émissions carbone ainsi que la pollution.
L’évènement le plus médiatisé est sans doute la grève de la faim de Thomas Brail, habitant du Tarn et militant écologiste, qui s’est suspendu dans les arbres afin d’en empêcher l’abattage.
D’immense manifestations ont eu lieu en octobre avec des rassemblement de plusieurs milliers de personnes venant de toute l’Europe pour protester contre ce projet. L’objectif affiché par les militants : prendre possession de lieux stratégiques gênant la progression des chantiers, sans faire un Saintes-Solines II (Saintes-Solines a été le théâtre d’affrontements entre des militants écologistes opposés à la constructions de méga-réserves d’eau, et les forces de l’ordre dont le bilan a été de plusieurs blessés, et de quelques personnes dans le coma).
Malgré tout, les forces de l’ordre devront user de la violence pour repousser les militants, sans cette fois-ci faire de blessés. Ceci dit, certains éléments radicaux ont saccagé deux entreprises prestataires du projet autoroutiers, comme dans une usine de maçonnerie.
Depuis, le projet a été suspendu, mais pas annulé pour autant.
Alors, pour ou contre ?
Les arguments défendus par certains élus locaux, comme le député (Renaissance) de la 3e circonscription du Tarn Jean Terlier, ainsi que la présidente de la région (PS) Carole Delga mettent en avant l’attractivité que donnera l’autoroute à la région :
Ce sont 80 000 personnes qui habitent l’agglomération Castres-Mazamet, qui sont aujourd’hui enclavées, qui souffrent d’attractivité, qui sont comme beaucoup en France des déserts médicaux […]. Donc on a besoin de redonner de l’attractivité c’est une question de survie économique d’un territoire. Aujourd’hui si on veut conserver nos jeunes, qu’ils y travaillent [dans la région], si on veut conserver nos entreprises, si on veut avoir accès aux soins, aux services publics, on a besoin de ce désenclavement. C’est pas par coquetterie que ce projet, il a été décidé, on a une déclaration d’utilité publique qui a été déclarée en 2018 […]. Ce sont 900 élus qui ont signé en faveur de ce projet autoroutier, ça veut dire aussi des choses, et des personnes qui habitent dans ces territoires [qui sont favorable au projet].
Jean Terlier, député (Renaissance) de la 3e circonscription du Tarn, sur le 28 mn d’Arte
De l’autre côté on a une diversité d’opposants : des vétérans de Saintes-Solines, divers militants écologistes, quelques élus, mais surtout des scientifiques qui ont signé des pétitions contre ce projet entre autres polluant, antisocial, mais surtout destructeur d’arbres :
C’est quand même un gros projet d’autoroute qui coûte très cher, même si c’est beaucoup d’argent privé, […] à un moment, un moment très particulier, qui est un moment de confrontation aux effets dévastateur du dérèglement climatique, qui est un moment de prise de conscience de des effets ravageurs des sécheresses, de la question de l’eau, et donc ce projet, s’il est construit, s’il va jusqu’au bout, il est à la fois destructeur d’espaces naturels, d’écosystèmes, aggravateurs du dérèglement climatique. [Cela] pose des questions d’injustice, compte tenu du coût que cela coûtera d’emprunter cette route, donc pour toutes ces raisons c’est un projet qui appartient à un autre temps, et c’est pour ça je pense qu’il cristallise autant aujourd’hui de contestation, c’est qu’il devient le symbole d’un moment de société face à un enjeu de que fait-on, comment, nous adapter au dérèglement climatique. […] Quelle est la préconisation de lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, qui est très consensuelle et très partagée ? C’est réduire la vitesse sur les routes, et notamment […] sur les autoroutes à 110 km/h. Imaginons, ce qu’on peut souhaiter au nom de la transition écologique, qu’on passe en France à une vitesse maximale de 110 km/h, ce qui semble tout assez raisonnable et permet quand même d’aller très vite. A quoi cela servirait il d’avoir construit une autoroute ? La question c’est pas à simplement à combien on roule sur une autoroute mais c’est construire, aujourd’hui, en 2023, une autoroute sur laquelle on pourra peut-être pas rouler à plus de 110 km/h ? […] Ca n’aura pas d’utilité.
Jadeline Garde, journaliste au pôle écologie de Médiapart, sur le 28 mn d’Arte
Personnellement, je me rangerais plutôt du côté des opposants à ce projet, car il ne respecte pas les principes du développement durable.
Le facteur du développement durable
En 1987, un Organisme de l’ONU publie un rapport (le rapport Brundtland), définissant le développement durable : « le développement durable est un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». Il comporte 3 points : une dimension économique (permettre la croissance économique et le développement des pays et régions), sociale (en respectant les droits humains et en luttant contre la précarité), et écologique (en respectant l’environnement et en préservant les ressources naturelles).

Notre pays applique et essaie d’appliquer ces idées (si vous voulez en savoir plus : ici). Et ce développement est indispensable pour améliorer notre monde. Or, le projet d’autoroute A69 va à l’encontre de ces idéaux :
1 – l’aspect environnemental
- la construction de l’autoroute détruira plus de 300 hectares d’espaces naturels et agricoles. Les conséquences ? Moins d’absorption de CO2 = bilan carbone plus lourd, moins de production agricole = + de dépendance alimentaire aux autres pays
- Une fois construite, l’autoroute aura son lot d’entreprises industrielles qui pourront s’installer à proximité, et qui bien sûr peuvent dans certains cas polluer : les locaux s’inquiètent de ces industries toxiques pour l’environnement mais aussi et surtout pour les enfants.
- Elle ramènera aussi son lot de Macdonald… etc. Donc plus de travailleurs, plus de déplacements, plus de pollution… et artificialisation de terres supplémentaires.
- Enfin, comme il y aura plus de voitures et plus de vitesse permise, il y aura nettement plus de pollution et d’émission de gaz à effet de serre.
2 – l’aspect social
- Idée principale : le péage de l’autoroute, alors privatisée, sera très cher : on parle de 15 à 17 € pour un aller Castres-Toulouse. Ce sera littéralement l’autoroute la plus chère de France. En plus du prix de l’essence, le citoyen « lambda » devra payer, et en plus très cher, alors que la route nationale déjà existante était gratuite. Plutôt que de développer l’attractivité des territoires, c’est surtout des citoyens qui ne pourront plus prendre la voie la plus rapide pour aller à Toulouse, et devront faire d’interminables détours sans payer trop cher. Et ce prix pour quoi ? 15 à 20 minutes de gagnées sur 1h de trajet !
- Enfin, l’Etat, à qui appartenait la RN, a perdu une route au profit d’un groupe privé qui comme on l’a dit plus haut, peut imposer son prix. Et tout ça sans contrepartie financière. Un cadeau donc, et cette route, que les Français ont payé avec leurs impôts, future A69, appartient désormais à un groupe privé. Pourquoi un tel cadeau ? Les raisons sont obscures et le gouvernement ne veut pas trop communiquer sur ce sujet. Tant que ça ne sera pas clair, on peut imaginer toutes sortes de choses…
Pour toutes ces raisons, il faut (à mes yeux) lutter contre ce projet, car c’est devenu le symbole d’une très timide volonté de transition écologique de la part de l’Etat alors que l’urgence est maintenant. Mais tout cela pose une question : a-t-on encore besoin d’autoroutes pour un développement économique, social et écologique ?
Des autoroutes et transports à repenser
La France possède un réseau autoroutier unique en Europe construit pendant les Trentes Glorieuses (1945-1975). Mais avec les logiques actuelles de développement durable, sont elles indispensables ?

Pour l’agglomération de Castres, c’est un problème économique : ce territoire manque d’attractivité, et ses élus le déplorent, comme cité plus haut. Plutôt que de construire une autoroute dont la majorité ne veut pas, on pourrait peut être penser à désenclaver ce territoire en respectant les principes du développement durable afin d’en faire un exemple pour toutes les régions françaises. A commencer par réfléchir aux transports : si l’objectif est de fluidifier les échanges entre une métropole (Toulouse) et un bassin enclavé (Castres), pourquoi ne pas le faire dans le respect des hommes et de la nature ?
Le ferroviaire : une solution ?
Depuis quelques temps, on s’intéresse à la solution du train. Longtemps, ça a été un transport révolutionnaire : c’est, entre autres, un élément principal de la révolution industrielle. Puis, on l’a abandonné progressivement : comme il marchait au charbon, justement, on est vite passé, à la fin du XXe siècle, à un train électrique. Aujourd’hui, on développe de plus en plus (et pas qu’en France) de LGV (Lignes Grande Vitesse). On peut notamment citer les nouvelles Routes de la Soie qui utilisent beaucoup les LGV pour traverser l’Eurasie et accélérer les échanges entre l’UE et la Chine.
Aujourd’hui, le TGV est très avantageux car il ne consomme exclusivement que de l’électricité et, étant donné qu’en France notre énergie provient à 80% du nucléaire (qui a une empreinte carbone quasi nulle), le TGV est vraiment un transport « propre ». Ses inconvénients : un fort coût de fabrication puis d’utilisation qui le rendent très difficile d’accès ainsi que les perturbations sonores occasionnées dont les habitants à proximité des LGV se plaignent souvent. On peut notamment penser au projet LGV Lyon-Turin passant par les Alpes dans la vallée de la Maurienne qui, comme l’A69 est sujet à de vives oppositions.
N’empêche, il est rapide, fiable, et surtout non polluant. A mes yeux c’est une solution pour le futur, à condition d’innover pour réduire tous les inconvénients cités plus haut. De plus la France possède une expertise dans ce domaine : il faut donc l’exploiter.
En conclusion
En conclusion, l’A69 est un projet d’autoroute devenu le symbole d’une difficile (ou timide ?) transition écologique. En effet, il est sujet à de vives protestations et, selon moi, invite à réfléchir à nos modes de transports ainsi que, plus globalement, à notre développement.
Kenzo