Chute de Bakhmout, analyse

C’est la fin d’un bras de fer russo-ukrainien. Bakmout, position clé du Donbass, cette région fertile et industrielle, riche en minerais, et surtout russophone… La nouvelle tombe comme un choc en Occident, où on attend encore avec impatience et appréhension la « fameuse » contre-offensive ukrainienne, où seront testés pour la première fois les matériels lourds occidentaux…

Dans notre précédent article, nous avons posé le contexte : des Russes plus agressifs mais posés que jamais, mettant au centre du front une pression énorme pour briser la ligne ukrainienne. Les Ukrainiens, en tout cas acceptent le combat, et ajoutent des troupes au fur et à mesure que la Russie en rajoute, de gré ou de force (sous la pression des Russes).

De gré, s’ils veulent volontairement engager un combat d’attrition. Une guerre d’attrition est une guerre où les deux camps qui s’opposent ne font pas beaucoup de manœuvres (encerclement…) et se contentent de tenir une ligne, en essayant d’infliger le plus de pertes à l’ennemi, de l’épuiser. Et cette conduite de guerre est très avantageuse pour l’Ukraine, vu que la Russie est seule face au monde, croule déjà sous les sanctions économiques, et qu’elle n’a pas un stock infini de munitions, de missiles… Alors que l’Ukraine a des alliés puissants et nombreux. Mais c’est une stratégie à long terme : la Russie a montré qu’elle pouvait vaincre dans le court terme en prenant Bakhmout.

Il est à préciser que l’essentiel des troupes Russes à Bakhmout sont des mercenaires Wagner.

Situation de janvier/février jusqu’à début mai

Entre temps, le contexte n’a pas trop changé. Les Russes ayant l’avantage numérique écrasant (à peu près le double des forces ukrainiennes), ont avancé lentement sur Bakhmout, ont pris rue par rue la ville et ont chassé les Ukrainiens de la ville. Néanmoins ce n’est pas une percée, comme je l’avait prédit dans mon précédent article, les Russes ayant pris juste la dernière rue qu’il leur fallait pour opérer cette opération de communication : « Nous avons pris Bakhmout ! »

Ainsi la ligne ukrainienne n’est en rien changée, et l’Ukraine n’est ni désorganisée, ni asphyxiée par les Russes. De plus, c’est bien une revendication russe, et les Ukrainiens revendiquent toujours tenir la banlieue.

Bakhmout est aussi le symbole du bras de fer entre Poutine, le pouvoir, et les oligarques, qui ne sont rien sans Poutine, mais Poutine n’est rien non plus sans ces oligarques. La milice Wagner, détenue par un oligarque, Prigogine, symbolise le pouvoir des superprofits russes. Sans cette milice, aux méthodes cruelles et sans pitié, l’avancée à Bakhmout aurait été grandement compromise. Une puissance face à l’armée régulière, qui représente Poutine mais dont la base est peu motivée car conscrite.

Mais pourquoi les Russes ont-il mis autant de temps pour contrôler intégralement cette ville, malgré leur avantage numérique ?

Déjà il faut remettre en question la doctrine d’offensive russe. Les Russes pratiquent une guerre « à l’ancienne ». En dénombrant les morts lors des bombardements d’artillerie russes, on se souvient de 14-18 où, pour bien préparer une offensive, l’artillerie était essentielle. Cette intense utilisation des canons permet certes un plus grand nombre d’explosifs lancés, mais la précision est vraiment médiocre… Ainsi ce sont plus les civils qu’on tue alors que les objectifs initiaux étaient bien les positions ukrainiennes. Ceci est une grande erreur, quand on pense que les bombardiers, aujourd’hui, sont extrêmement précis et qu’il suffirait d’en envoyer un pour faire l’équivalent du travail de centaines d’obus !

Cette attitude peut s’expliquer par le fait qu’un avion de chasse aujourd’hui coûte extrêmement cher (on parle de 70 millions d’euros pour un Rafale) et que s’il est détruit, on perd beaucoup d’argent.

Ainsi, pas d’avion, et il faut donc engager des moyens colossaux pour détruire une position fortifiée ukrainienne, par exemple, en comptant la logistique, l’entretien des canons… L’alternative de l’avion chasseur bombardier peut être le drone, si brillamment exploité par l’Ukraine. Mais pour l’instant, les Russes sont restés médiocres dans ce domaine.

Deuxièmement, les Ukrainiens étaient très attachés à Bakhmout. Perdre cette ville aurait été mal pris par les soldats qui défendaient cette ville depuis des mois comme en 1942-43, à Stalingrad, où les Soviétiques n’ont rien lâché, et ont su vaincre les armées du Reich.

Pourquoi l’Ukraine tenait tant à Bakhmout ?

Premièrement, dans cette bataille, il faut l’admettre et regarder les chiffres dans les yeux : il y a eu des milliers de morts et des milliers de familles brisées. C’est froid à dire, mais ces morts n’ont pas été vaines : on estime que pour un Ukrainien tué, il y avait 2 Russes perdus. Ainsi, sur les 50 000 Ukrainiens morts au combat, il y eut 100 000 morts côté russe. Situation très avantageuse pour Zelensky qui voit l’épuisement des forces russes par rapport aux siennes… C’est exactement une situation d’attrition, mentionnée plus haut… Les maths ne font pas de quartiers !

Deuxièmement, cette guerre est avant tout une guerre de communication : il faut montrer au monde qu’on est les meilleurs. Ainsi, il ne faut surtout pas perdre ce bras de fer. Mais cette guerre est aussi une guerre de références au passé orageux russo-ukrainien. Ainsi, la bataille de Bakhmout est souvent comparée à la bataille de Stalingrad, dont on a fêté les 80 ans cette année, qui s’est déroulée sur le sol russe pendant la « grande guerre patriotique » (pour les Russes) ou « seconde guerre mondiale » pour les Occidentaux. A Stalingrad, ce sont bien les Russes (les Soviétiques) qui ont gagné. Renvoyer la référence de la victoire à Bakhmout aurait été exceptionnel pour Kiev.

Cela nous rappelle que c’est l’Histoire qui alimente cette guerre, et que si le peuple ukrainien et le peuple russe sont si fracturés, c’est avant tout pour des causes et des revendications historiques…

Kenzo

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