Guerre en Ukraine: la prise de Kherson, un retournement ?

Comme on l’a dit dans un précédent article, mercredi 9 Novembre, l’Etat-major russe annonçait son repli de la grande ville de Kherson, clé sur le front sud car elle contrôle un des grands ponts sur le Dniepr, un fleuve ukrainien assez large à ce niveau. Jusqu’alors, la Russie s’obstinait à garder une tête de pont, cela veut dire que ses troupes restaient sur la rive droite du Dniepr (côté ukrainien), à l’embouchure du pont.

Que s’est-il passé exactement ?

Cette fuite était préparée très à l’avance. Même du côté occidental, on pouvait deviner qu’il allait se passer quelque chose. En effet, plusieurs bateaux russes avaient été sabordés (détruits) par les troupes du Kremlin. Puis, les Russes ont détruit tout ce qu’ils ne pouvaient pas emporter, notamment les ponts du Dniepr, les antennes relais… etc. L’opinion occidentale retient surtout la déportation des populations locales. Juste avant la retraite, les Russes emportent à l’abri tout le matériel lourd qui ne peut pas être emporté dans la fuite. Enfin, les 25 000 soldats russes, dont des troupes aéroportée et des troupes d’élite, ont évacué la rive droite du Dniepr. Ils ont probablement laissé des explosifs pour freiner l’avancée ukrainienne.

Sur la carte, on voit bien que les forces russes combattaient avec le fleuve Dniepr dans leur dos. Leur nouveau retranchement leur permet de sécuriser le sud, au moins jusqu’à Zaporijia.

Pourquoi ont-ils abandonné une position stratégique ?

La situation a été analysée par les différents états-majors occidentaux. Selon le Pentagone (ministère de la défense américain), les Russes veulent se reformer plus à l’est, car la position semblait intenable. Pour d’autres, la position était à la fois intenable mais surtout inutile dans ce contexte…

En effet, quand on mène une guerre, il vaut mieux assurer ses arrières et, en l’occurrence, une bonne retraite. Se battre avec un fleuve dans le dos n’assure pas une bonne retraite et, même avec un pont (qui ralentit le repli), on se sent acculé. De plus, les experts assurent que la stratégie russe est « d’hiverner », c’est à dire passer l’hiver pour préparer les campagnes de l’été 2023. Or il faut s’assurer de passer l’hiver en sécurité. Il faut aussi limiter les pertes au maximum, donc évacuer les zones où « l’espérance de vie du soldat » est très faible pour ne pas occasionner trop de pertes. La tête de pont est certes stratégique mais impossible à tenir.

Les troupes aéroportée et d’élite ont d’ailleurs été récemment remplacées par des conscrits de moins bonne qualité que les militaires de métier. La position était donc d’autant plus fragile.

Quelles en sont les conséquences ?

D’abord cette retraite, cette nouvelle défaite, permet de prouver que l’armée ukrainienne est en constante progression et s’améliore de jour en jour grâce au soutien de l’Europe et de l’Amérique du Nord. Face à cette armée très confiante et galvanisée par l’idée de libérer sa nation, se trouve une armée qui s’enlise, composée de soldats conscrits qui se savent sacrifiés et n’ont pas envie de combattre. L’armée ne peut plus suivre Poutine dans ses choix politiques, et même si l’armée voulait tenir les territoires conquis, les militaires subalternes et du rang ne voudraient pas continuer. Avec l’arrivée des réservistes conscrits, cette opinion se renforce. Certains pensent que l’armée préfère se retirer en bon ordre que de subir une véritable déroute. Le coup d’avance est aux Ukrainiens qui maintenant « mènent » la guerre et décideront probablement du lieu des opérations futures, par exemple.

Alors, c’est perdu pour la Russie ?

Pas totalement. L’opération, du genre « retraite en bon ordre stratégique », a permis de sauver la vie de plusieurs milliers de Russes qui auraient pu mourir sous le feu de l’armée ukrainienne. Les 25 000 soldats russes sur place auraient pu périr et/ou se rendre inutilisables pour combler une brèche dans une autre région en restant à Kherson. En se repliant, la Russie « gagne », comme aux échecs, lorsqu’un pion atteint le bord du camp adverse, une nouvelle pièce de jeu qui pourra s’avérer très utile pour le plan de bataille de Poutine.

Ensuite, la Russie protège ses nouvelles frontières par un fleuve et stoppe net l’avancée déjà lente de l’armée ukrainienne dans le sud. Enfin, n’oublions pas que la Russie possède encore des soldats de réserve, réservistes en tout genre, et bien sûr, c’est un vivier de soldats que Poutine exploite déjà en rendant l’éducation militaire obligatoire à l’école. Tout ça pour dire que la Russie, vu sa situation, a probablement fait le bon choix.

La propagande de Poutine

Le discours russe présentera bien sûr l’évènement comme bénéfique pour la « grande Russie » et pas du tout comme une retraite voire une fuite. L’important pour Poutine est qu’il ne faut pas que son peuple interprète lui-même l’évènement. La Russie continuera par la propagande de provoquer l’Occident en montrant qu’elle est toujours aussi puissante alors qu’elle perd le pied en Ukraine.

Et la suite ?

Ce n’est pas le premier échec majeur de la Russie. Même avant la percée dans le Nord, les Russes avaient montré des signes de faiblesse. Après avoir poussé jusqu’aux banlieues de Kiev, les troupes du Kremlin butent contre la capitale et se retirent en bon ordre pour conserver les positions dans l’est, à la fin du mois de mars 2022. Puis une île tout entière est évacuée (l’Ile au Serpent). Plusieurs prises de villes sont difficiles et coûteuses en hommes. La Russie faiblit. Enfin le coup d’éclat: la région de Kharkiv libérée. Tout semble indiquer que l’Ukraine va militairement gagner (il ne faut pas oublier une frappe nucléaire de la part de la Russie), mis peut-être pas conserver son indépendance.

Kenzo

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