Tirailleurs : le film qui fait (encore) polémique

Affiche de Tirailleurs

Ce mercredi 4 janvier 2023, sortait un film qui a fait couler beaucoup d’encre : Tirailleurs, de Mathieu Vadepied, dont le premier rôle est interprété par Omar Sy, star française du cinéma. Ce film, dont l’idée avait germé depuis longtemps entre l’acteur et le réalisateur, relève le défi, tout comme son prédécesseur Indigènes, de faire parler, cent ans après, les tirailleurs coloniaux et de montrer, de leur point de vue, les deux conflits mondiaux du XXe siècle.

Un peu d’Histoire

1914. Pour contrer l’Allemagne qui a une plus grande population, la France, qui ne peut pas compter sur sa métropole, joue alors son grand atout : son immense empire colonial, entrepris par la IIIe République et qui maintenant fournit un immense réservoir d’hommes. Alors, partout, on mobilise, on enrôle, de l’Indochine (Cambodge et Vietnam actuel) à l’Algérie, en passant par Madagascar, le Mali, le Sénégal, le Maroc, toutes les colonies françaises. Les nouveaux soldats, le plus souvent dénommés sous le nom de tirailleurs (sénégalais, algériens, indochinois, malgaches…) sont incorporés dans des régiments entiers de soldats de même origine. Cette levée en masse occasionne des révoltes dans les pays colonisés, de violentes insurrections ont lieu dans les régions montagneuses d’Algérie, des révoltes sont réprimées au Mali, par exemple. Comble du comble, faute de troupes, les gouverneurs d’Afrique de l’Ouest, par exemple, sont obligés de mater les révoltes avec… des tirailleurs sénégalais.

Une fois arrivés en métropole, les tirailleurs, habitant pour la plupart les pays chauds, sont affaiblis par le climat. Mais ils sont surpris par l’accueil des métropolitains : ces derniers les accueillent en « héros », ils viennent libérer la « mère Patrie », notion que les enrôlés maitrisent peu… Contrairement au comportement des colons français dans leur pays natal (où ils ne sont qu’indigènes), « sujets français » dans les termes de la loi, ils sont respectés par les poilus qui partagent leur souffrance au quotidien et qui admirent leur bravoure. Les tirailleurs sénégalais s’illustrent notamment à la bataille de Verdun, en prenant le fort Douaumont alors aux mains des Allemands.

Après la guerre, et en récompense de leur bravoure, certains tirailleurs rentrent chez eux avec une pension (sorte de retraite). Malheureusement pour eux, l’accueil de leurs compatriotes est froid, car ils ont travaillé pour l’occupant, l’oppresseur… Bien malgré eux… Ils sont aussi mal aimés, dans certains cas, car ils reçoivent une pension qui leur permet de vivre sans travailler.

Et robelote pour la seconde guerre mondiale.

Mais la reconnaissance de la métropole n’est qu’un masque : alors qu’ils pensaient devenir citoyens français, les tirailleurs retournent au statut d’indigènes… La fierté fait place à la déception, et la France, selon certaines personnes, n’honore pas assez le sacrifice de ses soldats coloniaux…

Venons-en au film

Tirailleurs suit tous ces évènements, lors de la première guerre mondiale (1914-1918). Thierno Diallo (Alassane Diong), jeune sénégalais peul de 17 ans, est enrôlé de force dans les troupes françaises. Son père, Bakary Diallo (Omar Sy) s’enrôle volontairement pour protéger son fils. Suit alors la guerre, la vraie, entre exploits et pertes, où Thierno devient un homme.

Tirailleurs s’inscrit dans une catégorie de film dédiée à la mémoire de l’épisode de l’empire colonial français, très peu enseigné dans les écoles. Dans les manuels d’histoire, un très petit nombre de pages sont dédiées aux guerre de décolonisation, par exemple. Les réalisateurs du film assument vouloir transmettre la mémoire des soldats coloniaux. Dans une interview avec Historia, magazine d’histoire, Omar Sy s’indigne de l’absence de transmission de cette histoire, puis il rajoute: « J’ai très envie d’une réconciliation, d’une libération de la parole. Je me sens comme un enfant, qui aime ses parents divorcés de la même façon, qui a besoin des deux et serait tellement heureux de les voir diner à la même table« . « Assumons cette histoire ensemble« , aurait-il affirmé.

En effet, la France est critiquée pour ne pas assez entretenir la mémoire des soldats coloniaux tombés pour le drapeau tricolore. De nombreux anciens combattants ont vu leur pension gelée quand leurs pays sont devenus indépendants. La politique de Macron avec les anciennes colonies devenues des pays indépendants (ex: Algérie, Sénégal) de réconciliation n’est que tardive, après un gros demi-siècle d’indépendance.

Ce film fait grand bruit. Indigènes, en 2006, présenté aussi au festival de Cannes, avait reçu le deuxième prix. Celui-ci raconte l’histoire des tirailleurs algériens de la deuxième guerre mondiale, de la libération de l’Italie à celle de la France en 1944-45. Il avait aussi beaucoup agité la presse. Tirailleurs, en digne héritier de ce précédent film, partageant avec lui l’ambition de transmettre la mémoire de ces « indigènes », est violemment critiqué par les journaux de droite (Le Figaro, par exemple) qui affirment que la France a toujours honoré la mémoire des combattants, alors que le but même du film est une prise de conscience des Français de toutes origines de cette histoire.

Quelques excités s’enflamment lorsque Omar Sy émet l’hypothèse que le soldat inconnu, autour duquel la France se réunit depuis cent ans sous l’Arc de triomphe, pourrait être un tirailleur colonial. Cette hypothèse est réaliste, car les os ont été ramassés au hasard. Surtout, il affirme haut et fort que le pensionnaire de l’Arc de Triomphe représente tous les morts de la France, y compris les soldats coloniaux.

Attention: ce qui suit est personnel

Personnellement, je trouve indigne que la France n’honore pas de manière équivalente tous ses morts (la première cérémonie aux morts de l’Arc de triomphe -ravivage de la flamme- en hommage aux tirailleurs coloniaux n’a eu lieu que très récemment). Cela a un grand impact dans notre monde actuel, où la France voit ses relations diplomatiques se compliquer avec les états issus de la colonisation (notamment en Algérie, de plus en plus choyée pour son gaz). De nombreux citoyens français ont au moins un membre de leur famille qui a combattu dans les troupes coloniales pendant toute la période du XXe siècle. Cette histoire, très peu enseignée à l’école, devrait être un chapitre entier de nos manuels d’Histoire, car c’est notre « histoire commune » pour reprendre l’expression d’Omar Sy, histoire qui laisse des plaies qui n’ont pas encore cicatrisé aujourd’hui.

J’espère que ce film, popularisé par l’acteur Omar Sy de retour sur grand écran, fera découvrir aux Français de toutes origines, mais de la même nation, de la même histoire, cette histoire coloniale et honorer la mémoire des anciens combattants morts pour Marianne. Vive la République, vive la France !

Et pour en savoir plus sur une interview d’Omar Sy

Kenzo

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